vendredi 11 septembre 2015

LE JUGE : LA PRESSE EN PARLE (3)

Après ces quelques semaines de vacances, nous voilà de retour pour vous tenir au courant de l'actualité d'Olivier Berlion. Nous continuons sur "le Juge", son dernier album paru, magnifique et passionnant, dont on attend la suite avec impatience.
L'article ci-dessous est paru sur le site STIMENTO fin juin, et devrais vous aider à vous convaincre d'acquérir au plus vite ce splendide ouvrage, si ce n'est pas déjà fait :
 
Bande dessinée : Le Juge tome 1, d’Olivier Berlion

Mort de Charles Pasqua et projection en plein air du film de Boisset Le Juge Fayard dit “Le Shériff” : parfait combo pour évoquer l’album de Berlion, Le Juge

Il y a parfois dans l’actualité des hasards surprenants. Des conjonctions ironiques qui remettent l’histoire en perspective, et offrent à celles et ceux en ayant ignoré certains méandres, de singulières leçons de rattrapage. Dans les panégyriques déroulés sur la dépouille de Charles Pasqua (disparu lundi 29 juin), on rappelle plus ou moins pudiquement qu’il fut un autoritaire ministre de l’Intérieur, un homme de « dossiers » ainsi que l’un des fondateurs et vice-président du SAC. Le trop fameux Service d’action civique, une association gaulliste en théorie, une police parallèle dans les faits, recrutant des nervis pour faire entendre la voix de la matraque aux partisans de l’Algérie indépendante ou aux communistes. Ça, pour la version soft. Car dans les profondeurs des années soixante, le SAC « s’enrichit » de nouvelles recrues moins politiques, fraye avec le banditisme. C’est cela que Yves Boisset montrait dans son film, et qui lui valut d’être censuré : un « bip » retentissait à chaque fois que l’acronyme SAC était prononcé. Tourné en 1976, soit l’année suivant l’assassinat du juge Renaud, Le Shériff était une œuvre brûlante d’immédiateté, réactive et engagée : le cinéaste portait en lui la révolte, le désir de dénoncer. Il parlait à mots à peine voilés (d’où la censure…) du quotidien de ses spectateurs.


Le regard Berlion

Pour Olivier Berlion, l’histoire du juge François Renaud est personnelle. Né en 1969, le scénariste et dessinateur lyonnais est tout gamin lorsque le magistrat est exécuté. Mais l’avocat familial s’appelle François La Phuong, éminent ténor et grand ami de François Renaud, et le père d’Olivier connaît depuis l’enfance quelques protagonistes de cette histoire. Le contexte est favorable pour que l’auteur puisse déployer son talent en relatant les faits connus, mais aussi des hypothèses sur les zones d’ombre : rappelons qu’une ordonnance de non-lieu a été signée en 1992 par le juge Fennech — aujourd’hui député. Un album n’aurait pas suffi, Berlion en a donc prévu trois pour remonter, avec minutie, aux racines du drame. C’est ainsi toute une séquence d’histoire contemporaine qu’il entreprend de décrire, entremêlant son récit au présent (1968-1975) de flash-backs situés durant la Seconde Guerre mondiale. La Résistance réunissant à la fois des truands et des individus réglo en lutte contre l’occupant, une étrange fraternité a perduré après la fin des hostilité. D’où certaines « liaisons » si ce n’est dangereuses, à tout le moins préoccupantes, entre des politiques, des notables et le milieu. Lui-même résistant, mais avant tout commis de l’État (et pas du genre à mélanger les genres malgré ses manières de cowboy), François Renaud était ulcéré par ces familiarités plus fortes que la Loi.

Révélations et suite ?

Berlion ressuscite donc un Lyon d’antan où il n’était pas rare que politiques, gangsters, magistrats et journalistes se croisent dans des établissements de nuit — on découvre ainsi le célèbre Charles Béraudier, évoluer avec aise dans cette ambiance, comme s’il était le roi du bar Le Cintra. Étrange époque, à la fois pleine de tensions idéologiques (on voit, au passage, la naissance du Syndicat de la magistrature), et de crapulerie notabilisée ! L’analyse historique et sociologique effectuée par Berlion mérite à elle seule le détour ; elle est rehaussé de surprenantes découvertes. Alors que l’on croit avoir tout entendu, vu et lu sur le juge-martyr, voilà qu’il nous révèle l’idylle entre Renaud et Marie Peyronnet, alias Ulla, la future voix du combat des prostituées et de l’occupation de Saint-Nizier. Une dimension de complexité supplémentaire dans le portrait du magistrat, et du pain bénit pour un auteur. On comprend que deux tomes soient encore en chantier. D’ailleurs, la matière est tellement riche que Berlion envisage en rêve la possibilité d’un spin off centré sur l’un des truands, histoire d’avoir un contre-champ, un contrepoint. Mais cela ne sera possible qui si l’éditeur est convaincu par les résultats de la première série. Voilà une proposition que l’on ne peut pas refuser…